Chroniques du Plateau Mont-Royal
(Actes Sud/Thésaurus, 2000, 1171 pages)
On entre d'abord en touriste dans un joli quartier populaire du Plateau. On voit de
la rue Fabre le folklore, les éclats de couleur, les saillies. Puis on entre
dans la vie des personnages, on s'attache à eux, et progressivement, on
aperçoit sous cette peinture sociale le vrai drame : c'est le conformisme,
avec l'ignorance crasse, la bêtise et l'intolérance qui mènent
la danse, qui freinent les élans et étouffent les audaces. C'est
Albertine qui incarne ce poison, une pauvre femme à l'esprit étroit,
dont la seule ambition est d'avoir des enfants qui lui ressemblent. Tout ce qu'elle
a à leur léguer, outre l'amour qu'elle ne sait pas exprimer, ce sont
ses oeillères, et son leitmotiv "que vont penser les voisins"?
Le style de la narration, en français standard, est celui d'un conte, fluide
et coloré; le joual (utilisé uniquement pour les dialogues, donc),
donne une épaisseur aux personnages, une vitalité propre, comme en
surimpression par rapport à la narration, et c'est jubilatoire de
"l'entendre"!
1) La Grosse Femme d'à côté est enceinte (2 mai 1942)
Histoires de voisinages dans la rue Fabre. Les gens se croisent, se racontent leurs
vies, il y a de la poésie, de la tragédie, de la comédie,
bref, toute une gamme d'émotions!
Mises à part les deux guidounes, toutes les femmes de la rue en âge
de l'être sont enceintes, (ce qui permet aux pères de rester au
foyer)... On suit surtout la famille de la Grosse Femme, nombreuse et
compliquée, dans une maison trop exigüe. Et il y a cette maison vide,
dont les mytérieuses habitantes ont l'air liées à cette
famille... qui sont-elles donc?
C'est assez difficile de s'y retrouver au début, car l'auteur passe d'un
personnage à l'autre sans prévenir, et il y en a tellement! mais
l'effort est gratifiant, cette rue grouille de vie, et Michel Tremblay a le don de
rendre intéressantes même les déambulations d'un chat!
2) Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges (1er juin 1947)
Ici, on suit pendant les préparatifs d'une fête religieuse
organisée par l'école, les amies Thérèse, Pierrette et
Simone (Côté); on découvre la vie dans leur école, celle
des élèves, donc, mais aussi celle des soeurs (soeur
Sainte-Catherine, soeur Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus...)
en butte avec la terrible supérieure, mère Benoîte des Anges.
Les amitiés, les mesquineries, les petits drames, tout dans ce petit monde
est bien rendu, ainsi que la religion naïve des habitants du Plateau à
travers les parents d'élèves, et d'ailleurs, l'auteur en profite pour
manifester son anticléricalisme.
Et toujours ce côté merveilleux, avec le petit Marcel, qui, au grand
dam de sa famille, a le même don que son grand-oncle Joséphat,
puisqu'il "voit" les habitantes de la maison vide...
3) La Duchesse et le Roturier (janvier 1947)
L'éclairage est mis sur Edouard, le fils préféré de
Victoire, à la fois rebelle et soumis à sa mère. Marchand de
chaussures servile et sérieux le jour, il révèle son
côté fantasque et cabotin la nuit, dans le milieu des
théâtreux, fêtards de tous poils, guidounes et homosexuels...
Jusqu'à la mort de Victoire, seule sa belle-soeur, la grosse femme, est dans
la confidence, elle est l'amie à qui il ose confier ses frasques, ses
frustrations et ses rêves. Edouard vit le deuil de Victoire comme dans une
chrysalide, la chenille qu'il était va-t-elle devenir un papillon? c'est
toute la question!
Pendant qu'Edouard nous fait visiter Montréal la nuit, quartiers chauds et
festifs, avec sa faune, ses paillettes et ses rivalités, Michel Tremblay en
profite pour mettre le doigt (hum) sur l'enchaînement des uns par rapport
aux autres, mais que faire? être soi-même et décevoir sa
famille? sortir du rang et affronter le regard conformiste des voisins? se hisser
hors de son milieu au risque du mépris des plus "fortunés" que
soi?
De leur côté se débattent Mercédès, qui voudrait
bien ne plus ressembler à une guidoune depuis qu'elle chante, Samarcette,
acrobate en patins vêtu de rose, qui baisse les stores chez lui pour
éviter les bavardages des voisins, Richard et Lucienne, qui se
fréquentent discrètement, et surtout le petit Marcel, tout seul avec
son gros secret...
4) Des Nouvelles d'Edouard
Le voyage mythique de "la Duchesse à Paris" a été transcrit
dans un carnet. Après sa mort, en 1976, Cuirette et Hosanna en entreprennent
la lecture.
C'est un journal, rédigé en 1947, qu'Edouard destinait à sa
belle-soeur, la grosse femme. Il est parti chercher le petit truc qui l'aiderait
à devenir la Duchesse de ses rêves. Quand Edouard s'exprime
oralement, c'est un tourbillon de mots bien placés, de mimiques et de farces
dans un torrent de joual rocailleux et vivifiant. Mais quand il prend la plume, il
s'applique. S'il laisse libre cours à ses fantaisies, il prend le temps de
bien tourner ses phrases, et raconte tout avec précision : petits soucis,
petites victoires, grands espoirs, naïvetés, surprises et
déceptions... ses tentatives de passer pour quelqu'un d'autre, ses
maladresses, bref, avec une franchise désarmante, il livre le fond de son
âme.
En prime, il nous sert de guide à travers le Paris d'après-guerre,
qu'il ne connaissait qu'à travers les romans et le cinéma, et tour
à tour, ses ravissements et ses déconvenues nous enchantent, nous
font rire, nous émeuvent... Il raconte tout, des odeurs aux couleurs en
passant par les sensations.. les W.C. à chaque demi-palier, par exemple, qui
existent toujours dans les vieux immeubles, (même s'ils ne sont plus qu'un
souvenir qu'on n'ouvre plus); les Halles, toujours vivaces dans le coeur des
Parisiens; le quartier de Saint-Denis... et le clou, à
Saint-Germain-des-Prés, il tombe sur le tout Paris!!!
Mais Edouard a le mal du pays, le mal de sa gang, et ce voyage, initiatique, donc,
d'une certaine façon, l'a aidé à se situer là où
il a ses marques. Il va rentrer, et la duchesse pourra s'épanouir.
5) Le premier quartier de la Lune (premier jour de l'été 52)
C'est le dernier jour de classe pour l'enfant de la grosse femme et son cousin
Marcel. Tandis que l'un est brillant à l'école, l'autre
piétine dans la classe de neuvième à dessiner inlassablement
"son chat" Duplessis.
Une journée chargée d'émotions pour toute la famille, mais
surtout pour Marcel. Pauvre Marcel, il était destiné à suivre
la trace de son oncle Josaphat, poète inspiré, mais le seul à
deviner son génie ne saura pas l'aider, et son cousin impuissant assiste
à l'agonie de sa raison.
Des évènements discrets se succèdent, mais l'émotion va
en crescendo, et pendant que Marcel se sent glisser et s'agrippe sur du sable, son
cousin se laisse envahir par des émotions nouvelles, les sentiments sont
à vif mais l'irrémédiable s'accomplit.
Albertine a une scène éblouissante dans laquelle elle incarne la
femme abattue par tous les malheurs du destin, dans un chant du cygne applaudi par
tout le voisinage ému...
6) Un objet de beauté (1970)
La famille a éclaté. Albertine, qui refuse d'abandonner son fils
à l'asile, le garde avec elle. Ils vivent dans un sous-sol exigü de la
rue Sherbrooke. Pendant qu'Albertine se débat seule dans la vie de tous les
jours, Marcel se fait son cinéma, littéralement :
auteur-réalisateur d'un film d'aventures, il en est le héros qui
retrouve son père. Ou il forge des souvenirs pour sa tante Nana
(ça y est, la grosse femme a un nom) dans lesquels il l'a sauvée,
espérant ainsi la sauver encore. Ou il se remémore, décrit et
décrypte la peinture du Jugement dernier, celle qu'il a peinte dans la
chapelle sixtine, avant Michel-Ange, avec ses propres symboles, son émotion.
Ou tout simplement il se perd dans les Nymphéas, monde parfait qui
l'anesthésie... ou dans les dessins du plafond... mais ces derniers jours,
il a du mal à fuir la réalité qui décidément
prend trop de poids...
Dans ce dernier tome, j'ai ressenti pleinement qui est Marcel : cet être
fantastique, doué d'un pouvoir magique, qui va jusqu'au bout de ses
rêves, c'est en fait le mister Hyde de Michel Tremblay. D'ailleurs, il
remplace son cousin auprès de la grosse femme mourante. Tout cela est
lyrique, mais les retours abrupts à la réalité n'en ont que
plus de mordant. Les angoisses métaphysiques prennent un relief
terriblement concret, et l'amour de tous pour Nana est la seule consolation...
La progression des thèmes évoque celle de la vie, l'auteur nous prête
d'abord les yeux de l'enfance, l'insouciance et la confiance en la vie... La
jeunesse, les velleités de rébellion, puis l'âge mûr,
les déceptions, les abdications, et enfin la mort, le désarroi...
Les personnages sont des gens simples, leurs appréhensions, leurs
attitudes, leurs personnalités sont typées mais vraies, et une
véritable empathie pour eux tous se développe au fil des chroniques.
Formidable!
Note : 4.9/5 (le bémol, c'est le pessimisme de l'ensemble...)
(Lassy)
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J'ai lu Les Chroniques au complet et je les ai tous adorés.
Je suis devenue une inconditionnelle de Tremblay.
Le monde de Tremblay est dur mais ô combien fascinant. Il
décrit tellement bien les êtres et les choses que l'on a
l'impression d'y être et de connaître ces gens.
Quand j'ai eu terminé le dernier livre, j'étais triste; je
devais quitter ces personnages que j'avais appris à connaître
et à aimer en sachant que jamais je n'aurais de leurs nouvelles.
Note : 5/5
(Glabelle, 50 ans, Canada)
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