La danse juive
(Lémeac, 1999, 142 pages)
L'héroïne de "La Danse juive" est une pianiste de 150 kilos. On comprend que
le corps occupe ses pensées et qu'il déborde même sur sa famille, dont il
est la honte. On a fait du tour de taille un handicap physique, voire mental. Le
problème de poids engendre des obsessions, qui vont de la culpabilité aux pensées
suicidaires, en passant par la réclusion volontaire de la société. On ne
veut pas s'offrir en spectacle aux regards dégoûtés de ses pairs. C'est
dans cette foulée que s'inscrit ce roman, qui réagit aux fabricants d'images.
Les parents aussi réagissent à l'obésité de leur fille. C'est un
silence éloquent qui prévaut, différent de celui du consentement tacite.
C'est le silence retenu des géniteurs mal à l'aise devant leur rejeton, qui vient
ternir l'image familiale. Le lien qui unit la mère à sa fille se trouve donc
rompu par cet excès de poids. Au royaume du paraître, on apparaît ainsi
comme une renégate aux yeux maternels. L'héroïne ne pardonnera pas à
sa mère de tenir le rôle silencieux qui concorde avec les exigences d'une société
restreinte aux limites visuelles. Le père n'est pas moins excédé par sa
fille. Il s'en veut d'avoir engendré "une truie au sein de ses petites poulettes". Lui,
qui écrit des histoires à succès pour la télévison, cherche
aussi à devenir "big" par la glorification de l'enveloppe minceur dans ses
réalisations. On comprend que, dans un tel contexte, sa fille ne sente pas d'attraits
pour lui. Pourtant l'héroïne aimerait développer un lien d'appartenance
profond avec sa famille, mais la "graisse" fera plutôt glisser son désir vers des
projets mortifères.
Mieux vaut mourir que de fuir ce que l'on est. Elle ne veut pas combler le fossé qui la
sépare de ses parents. Même si son amant juif l'encourage à suivre des
cures d'amaigrissement, l'héroïne préfère assumer son état
malgré le mépris qu'elle récolte pour être devenue la honte de la
famille. Comme elle s'inscrit en faux contre les normes de l'image idéale, sa
transgression la conduira à mieux se connaître. Elle n'est pas seulement un clown
qui ressemble à une baleine. C'est une femme dotée de sensualité, qui
attend la chaleur humaine. Ce roman de la quête d'autrui propulsera
l'héroïne, de guerre lasse, dans une dynamique qui engendrera finalment son
éclatement.
Lise Tremblay a écrit un petit chef-d'oeuvre en décrivant le monde de la femme
obèse. On sent que la problématique dépasse le cadre de la victime
atteinte d'obésité. "La Danse juive" englobe tout l'univers familial, dont
la seule hérédité n'explique pas tout, et les normes abrutissantes
défendues par les fabricants de beauté, qui s'enrichissent au détriment
des corps abîmés sans égard à l'âge des gens.
L'écriture anime le roman de belle façon. C'est une danse infernale, qui promène le
lecteur d'un contraste à l'autre. Tantôt on se promène dans les rues de
Montréal, où apparaît une sculpture représentant une danse juive,
tantôt on vit les vives réactions de l'héroïne qui s'en prend à
son père. On passe d'un état d'âme à l'autre, avec une habileté
récompensée par le prix du Gouverneur général.
Note : 5/5
(Polo)
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