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Philip Roth

J'ai épousé un communiste
(Gallimard, 2003, 442 pages)

Or donc, nous retrouvons ici Nathan Zuckerman, le double littéraire de Philip Roth, celui là même qui s'était délivré de ses démons dans la "quadrilogie Zuckerman" signée par l'auteur dans les années 80. Nathan est ici le narrateur. Et sa narration, et la structure même du roman, sont typiquement philiprothesque : A rencontre B et ensemble ils parlent de C. En l'occurrence, Nathan rencontre par hasard son ancien professeur de littérature au lycée, Murray Ringold. Son professeur préféré, à l'égard duquel il nourrissait une grande admiration. Et dans le temps, Murray avait un frère, Ira Ringold, alias "Iron Rinn", l'Homme de Fer. Vedette d'un feuilleton radiophonique, beau comme un dieu... et communiste. Mais, comme beaucoup de communistes de l'époque, Ira garde ses convictions secrètes y compris auprès de ses plus proches amis, y compris auprès de sa femme, l'ex star de cinéma Eve Frame. Une grande bourgeoise, riche, belle, célèbre... et totalement jetée!

Désolé si je m'étale un peu pour résumer les quelques six cents pages de mon édition, mais il faut bien planter le décor... d'autant que, comme toujours avec Philip Roth (plus précisément : comme toujours avec le Philip Roth d'après les années 70) on a affaire ici à une histoire à tiroir composée de portraits à tiroirs. D'innombrables flashbacks, de changements de narrateurs...

S'ensuivent quelques instants de confusion au niveau des premières pages.

Et alors, la magie opère.

Le génie de Philip Roth, c'est de rendre crédible ses personnages, de les faire exister sous nos yeux. Il parvient en quelques pages à faire exister Ira Ringold, son épouse, sa belle-fille... et transforme en figures historiques des personnages de fiction. Car c'est presque d'un roman historique qu'il s'agit - mais un roman historique où n'apparaîtrait aucun personnage historique (?) : il aurait voulu écrire une biographie de tel ou tel personnage célèbre qu'il n'aurait pas fait mieux. Le magicien Roth recrée totalement un univers, et une époque pas si lointaine (celle du MacCarthysme) où des gens mourraient encore aux Etats-Unis pour avoir osé dévier de la pensée dominante. Sans complaisance pour les communistes, d'ailleurs, qu'il égratigne au passage avec mordant et ne sortent pas grandis de cette analyse piquante. Et comme il n'est pas seulement un immense écrivain mais aussi un grand penseur, il omet volontairement de citer MacCarthy, de donner des indicateurs temporels comme si cette époque pouvait être la nôtre.

Mais je préfère ne pas trop m'étendre sur le sujet de MacCarthysme. Nombreux sont ceux qui définissent Roth soit comme "écrivain juif" soit comme "écrivain engagé" - je trouve que c'est faire insulte à son talent que de le réduire à ces quelques aspects de son oeuvre. Philip Roth va en effet bien au-delà de toute considération sociale, culturel, religieuse ou politique : il s'adresse à l'humanité dans son intégralité; et son génie est de démontrer, sans jamais être didactique, comment l'Histoire et la politique influent de manière considérable sur nos vies ordinaires.

Et cette plume alerte, bouillonnante, dites-moi franchement : n'est-ce pas celle du plus grand écrivain vivant?

Note : 5/5
(Thomas)

p.s. Il n'est pas nécessaire de lire dans l'ordre les trois volumes de "La Trilogie Américaine", ils n'ont d'ailleurs aucun rapport entre eux si ce n'est qu'ils traitent tous trois de l'envers du décor de la société américaine.

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Nathan Zuckerman retrouve cette fois-ci un de ses anciens professeurs, Murray Ringold, avec lequel il échange des souvenirs au sujet d'Ira, le jeune frère de Murray. Ira était plus qu'un ami ou un père pour Nathan, il a été un modèle, une inspiration pour le jeune garçon qui s'ouvrait à la vie, à la littérature. C'était un personnage charismatique, mais Nathan n'en connaissait pas toutes les facettes, et Murray se charge de combler ses lacunes : Il lui dévoile tout, de son enfance difficile à sa "disparition", en passant par ses différents métiers, ses amours, son engagement politique...

C'est dans ce volet que le narrateur se raconte le plus. Son milieu, sa jeunesse, ses tâtonnements littéraires et politiques; mais c'est évidemment le portrait d'Ira, qui est au centre du roman, et dont le parcours illustre les sombres années d'après-guerre aux USA. La crise économique et sociale, le syndicalisme, et les listes noires du Mac Carthysme.

A mes yeux, c'est le roman de la trilogie le plus difficile à aborder, parce qu'à ses personnages fictifs, l'auteur mêle des personnages réels qui me sont complètement inconnus. Difficile de s'y retrouver... Mais Roth a toujours cette plume lumineuse, qui éclaire la personnalité du héros de plusieurs points de vue, et fait paraître clair son destin en faisant ressortir les aspérités de sa vie. Et puis il nous plonge vraiment dans l'ambiance de l'Amérique des années 50, et pour comprendre ce pays, c'est primordial!

Note : 4.5/5
(Lassy)
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Je suis contente d'avoir persévéré après "Pastorale américaine" qui m'avait intriguée, décontenancée et m'avait laissé beaucoup d'interrogations, j'ai emprunté "J'ai épousé un Communiste" à la bibliothèque et je ne le regrette pas.

Ce livre est extraordinaire, il me laisserait sans voix, si je n'avais justement à rattraper ma critique de "Pastorale américaine".

Ira Ringold est un jeune Juif pauvre qui commence sa vie comme mineur. Rien ne le destine à devenir riche et puissant, pourtant il entame une brillante carrière d'acteur de radio et se marie avec une star. Il garde pourtant dans cette nouvelle vie les idéaux de sa jeunesse qui font de lui un sympathisant actif (et peut-être plus) du parti communiste. Quand survient la Chasse aux Sorcières, Ira se croit protégé par sa notoriété. C'est sans compter sur la faille que peut représenter une femme jalouse et vindicative, une belle fille destructrice et un passé chargé. Bien des années plus tard, le frère d'Ira et l'écrivain Nathan Zuckerman se souviennent...

En lisant ce livre j'en ai déduit que, en effet, je n'avais rien compris à "Pastorale américaine". Pris dans la globalité avec l'épisode suivant, tout s'éclaire, Il ne s'agit pas pour Roth d'aimer ou ne pas aimer ses personnages, d'adhérer ou non à ce qu'il leur fait dire. Il s'agit de rendre compte, d'une époque révolue, d'une manière de vivre, des désenchantements de la société américaine, au travers de toutes ses composantes, du patron d'entreprise à l'artiste idéaliste, en passant par le professeur de faculté (au passage, et je crois que cela a son importance pour Roth, tous juifs), face aux transformations de cette même société, sans manichéisme ni prise de position évidente. Chacun de ses livres s'étend de l'après-guerre à nos jours, chacun insiste sur les événements qui marquent les bouleversements que doivent subir au cours d'une période charnière les hommes de leur âge alors qu'ils ont connu dans leur jeunesse l'âge d'or des Etats-Unis où la nation semblait parler d'une seule voix (au besoin en faisant taire les voix discordantes).

C'est magistralement écrit, j'aime le style direct et percutant de Philip Roth ("Pastorale américaine" me semble avoir une écriture plus lente, plus pesante. Ce n'est pas un jugement : quelle maîtrise du langage il faut avoir pour rendre un son différent pour chaque histoire).

Pourquoi certains éléments me font alors préférer "J'ai épousé un communiste"? Déjà je l'ai dit il m'éclaire enfin sur les intentions de l'auteur. Dans "Pastorale américaine", le récit de la vie du Suédois était inventé par Zuckerman à partir de quelques faits racontés par le frère, cela donne un caractère artificiel à certains événements et personnages, c'est ce qui m'a le plus incommodé. Dans "J'ai épousé..." l'histoire d'Ira est racontée par les personnes qui l'ont vécue à ses côtés, cela donne plus de force et de véracité au récit. Il traite aussi d'une époque dont j'ai entendu parler, qui m'intéresse beaucoup mais sur laquelle je n'avais pour ainsi dire rien lu : le Maccarthysme.

Enfin le personnage d'Ira Ringold, passionné de justice sociale dans un premier temps m'a ému davantage. Mais le génie de Roth est de maintenir le mystère jusqu'aux dernières pages, d'apporter dans les deux romans d'ultimes révélations : le Suédois, pas plus qu'Ira, ne sont que ce qu'ils paraissent être.

Bien que des composantes se retrouvent dans l'un et l'autre : les fille d'un des protagonistes, incarnent la fatalité, pleine de fureur et de rébellion, elles font exploser les faux semblants et les conventions, représentent les trahisons, les violences et les errements qui bouleversent l'ordre des choses; dans les deux livres les héros sont morts, et c'est par des retours en arrière que nous apprenons leur histoire; ces deux romans sont pourtant différents et ils ne se répètent pas.

Je ne sais pas si mon interprétation est bonne... J'ai simplement été passionnée par "J'ai épousé un communiste" et je lui donne haut la main.

Et l'on s'en moque que Roth ne soit pas commode (qu'est-ce que j'ai été chercher là?) jugez plutôt comme il écrit :

"Je comprenais bien ce qu'elle éprouvait, car je n'arrivais pas à détacher les yeux d'elle; je la regardais comme si, à force, un sens allait se dégager de son image. Je la regardais à cause de la délicatesse de ses gestes, de la dignité de son maintien, de l'élégance de sa beauté aux multiples facettes, où l'exotisme coloré le disputait à la timidité charmante dans des proportions qui ne cessaient de changer, un type de beauté qui avait dû être envoûtant au temps de sa splendeur; mais je la regardais surtout à cause de ce tremblement imperceptible de son être, malgré son empire sur elle-même, cet aspect volatil, qu'à l'époque j'avais mis sur le compte de l'exaltation qu'elle éprouvait à être Eve Frame."

Note : 5/5
(Zeta_b)

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