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Georges Perec

La disparition
(Gallimard, 1989)

Le propos du livre: écrire tout un roman sans utiliser une fois la lettre "E". Ni, évidemment, toutes ses variantes, é, è, ê... pas de e du tout. C'était un pari, qui semble impossible en français. Regardez: en deux lignes, j'ai déjà écrit 28 "e". Voilà le propos.

L'histoire est celle d'une disparition, également. Celle d'un certain Anton Voyl, qui, obnubilé par cette marque que recèle son tapis, "un rond, pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal", qui annonce, on le saura plus tard, sa fin. Le dit Anton envoie à chacun de ses amis une lettre, annonçant sa disparition. Et ses amis se réunissent, et ensemble, reconstituent la trame de la "maldiction" qui a pris Anton Voyl et qui les guette tous...

L'auteur, pour parvenir à écrire tout un roman sans la lettre interdite, utilise tous les artifices du vocabulaire, il passe d'un phrasé très précieux à l'argot, utilise le vocabulaire médical, technique, tous les jargons possibles et imaginables... et ça donne un roman complètement foisonnant, extrêmement riche, parfois pédant, un tour de force superbe, mais surtout un grand plongeon dans les possibilités, qu'on ne savait pas si étendues, de la langue française. D'autant qu'il s'amuse à réécrire certains poèmes connus pour qu'ils gardent leur sens, sans mot contenant "e". Le livre culmine dans un texte, une lettre reçue par les derniers protagonistes, qui leur inspire le dialogue suivant:

- hum, dit Savorgnan, cachant mal son imbitation
- Quoi! scandalisa Aloysius, n'as-tu pas vu qu'il y avait ici un l'on sait quoi tout à fait fascinant?
- ma foi non, avoua Savorgnan
- Mais voyons, Savorgnan, il n'y a pas un "a" dans tout ça!
- Nom d'un Toutou, mais tu dis vrai ! fit Savorgnan, arrachant l'adroit manuscrit à Ottaviani
- Mirobolant dit la Squaw
- Fascinant, tout à fait fascinant, confirma Savorgnan
- Par surcroît, il n'y a qu'un "y" : dans "whisky"!
- Confondant ! Saisissant ! Inouï!
Ottaviani voulut ravoir la communication. Savorgnan la lui donna. Il la lut, pour lui, à mi-voix. On aurait dit qu'il n'avait pas compris quand il avait lu d'abord.
- Alors, Ottaviani, ironisa Swann, dis-nous si tu saisis?
Ottaviani paraissait souffrir. Il s'agitait sur son pouf. Il suait. Il transpirait, ahanant.
- Dis-donc... dit-il tout à trac
- Quoi? insista Aloysius Swann
S'affaissant, Ottavio Ottaviani murmura d'un ton mourant:
-mais il n'y a pas non plus d'

Note : 4.5/5
(Laetitia)

p.s. J'ai presque honte d'oser donner une note à un livre pareil.

**********

Monsieur Perec, comment pourrais-je vous remercier? Que pourrais-je vous dire qui serait à la hauteur de mon admiration pour votre prose si particulière?

Sans le savoir, j'allais entreprendre la lecture d'une entreprise littéraire écrite par un fou, par vous, cet exubérant des mots et de la langue française qui possède un grand art, vraiment, pour fourbir tout un roman sans ce petit "rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal" que je croyais indispensable à chacune de mes phrases jusqu'au jour où "la Disparition" survînt et l'emporta.

Votre livre, cher Monsieur, nous libère de toutes ces entraves du langage auxquelles nous ne pouvons échapper, et nous ôte de tous ces petits mots ridicules qui viennent s'immiscer dans notre écriture avant même que l'on ne puisse s'en apercevoir. De votre style s'exhalent des effluves de mots et de phrases rayonnantes de fraîcheur et pétillantes de nouveauté; laissant se fondre dans l'abîme mon pauvre langage...

D'autre part, outre la magnificence de votre prose, vous avez su combler l'absence de ce «rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal» en en faisant le noyau de votre intrigue. Comment avoir pu parvenir, Monsieur, à lier la disparition de cet Anton Voyl et de tout le microcosme qui l'entoure, à cette petite lettre – cette petite chose qui aurait du tenir une place infime dans tout ce chaos - sans toutefois l'y introduire?

Il fallait un grand art Monsieur, vraiment, pour fourbir tout un roman sans çà, sur çà et avec çà.

Quelle belle leçon d'écriture m'avait-vous fournie là; comment aurais-je pu m'imaginer, un jour, un homme capable de fournir un roman de cette intensité et de cette ampleur, sans ne jamais y introduire la lettre la plus employée de la langue française, celle que l'on trouve partout, qui compose mon prénom et le vôtre, que l'on emploie à tort ou à raison pour dire "au revoir" ou "je t'aime" ou bien encore "bien encore", et tant d'autres mots qui me font dire que non, je n'aurais pas pu fourbir tout un roman sans çà, et qu'il n'y avait qu'une seule personne, un être unique, pour se risquer à ce pari complètement fou: vous, Monsieur Georges Perec.

Je me permettrai encore d'utiliser une dernière fois cette petite lettre pour un ultime mot: Merci pour tout.

(ar.boudier)

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