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Émile Nelligan est né à Montréal, en 1879.
Son père, David Nelligan, était un immigrant irlandais, son travail d'inspecteur
des Postes l'éloignait fréquemment de la maison. Sa mère,
Émilie-Amanda Hudon Nelligan, était une canadienne-française douée
pour la musique.
Émile Nelligan s'adonne à la poésie alors qu'il est encore écolier.
Après avoir interrompu ses études, il mène une vie de bohème. Il
publie une vingtaine de poèmes dans plusieurs journaux et revues entre 1896 et 1899,
années au cours desquelles il compose l'essentiel de son oeuvre, qui
paraîtra en 1904 grâce au critique Louis Dantin. Atteint de maladie mentale, il est
d'abord hospitalisé à Saint-Benoît-Joseph-Labre en 1899, il y restera jusqu'en
1925 puis il est interné à Saint-Jean-de-Dieu où il meurt le 18 novembre
1941.
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Émile Nelligan
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Poésies complètes
Biographie
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Poésies complètes
(Éd. Fides, 1950, 300 p.)
Sujet : l'univers qui mène à la folie
Comme Rimbaud, Émile Nelligan, poète d'origine irlandaise, a connu une heure de
gloire, qui s'est étalée sur un court laps de temps, soit de 1896 à 1899.
Ce beau jeune homme vécut son apogée à 17 ans, après quoi il sombra
dans l'abîme du rêve, expression qui désignait à l'époque
la folie. On peut comprendre que, vivant auprès d'un père opposé à
l'expression de son don pour l'écriture, son âme s'enroula comme un serpent pour
s'étouffer elle-même. De par la facture de ses poèmes, il appartient
à l'école parnassienne. Son oeuvre retrace son enfance et laisse
paraître son manque de maturité, qui l'incline vers son moi qu'il sent
déprécier. En ce sens, il est bien de son âge. Mais ses
préoccupations alimentent surtout les pensées propices au mois
de novembre. Sa vie fut un automne qu'il termina dans l'hiver glacial des murs d'un institut
psychiatrique.
Voici l'analyse du sonnet le plus connu de ce poète. Il reflète bien son univers
poétique.
Le Vaisseau d'or
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l'or massif:
Ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues,
S'étalait à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d'Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputé.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu'est devenu mon coeur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l'abîme du rêve.
Ce sonnet est prémonitoire comme un rêve. Le poète pressent sa fin dans
l'empire de la folie. Dans le premier quatrain, il se présente comme un jeune au talent
exceptionnel: «un vaisseau taillé dans l'or massif». La «cyprine», cette figure qui
moulait la proue des bateaux antiques, représente bien toute la sensualité qui
s'éveille dans ce corps de 17 ans. Et sa sensibilité «excessive» est
soulignée par de nombreuses majuscules. C'est un poète qui s'apprécie
beaucoup comme tous les jeunes narcisses de son âge.
Le deuxième quatrain attire notre attention sur le malheur qui l'attend. Ce beau talent
ne pourra s'exprimer. Quand on connaît ses relations avec son père, on imagine que
le «grand écueil» symbolise la figure paternelle qui s'oppose à son projet
d'écriture. On peut imaginer aussi l'époque qui se prêtait mal à
l'expression des sentiments. D'ailleurs, se faire traiter de poète était jusqu'à
tout récemment une insulte, à laquelle Maurice Duplessis, notre ancien premier
ministre, recourait souvent à l'égard de tous ceux qui le contestaient.
Le premier tercet résume les deux quatrains. Un jeune plein de talents éloquents
fut victime de gens rustres, incapables d'apprécier sa valeur. Mais le
«dégoût, haine et névrose » reste ambigu. La logique fait défaut.
Pourquoi voudrait-on se disputer l'image qu'il projetait?
Le dernier tercet vient identifier le vaisseau par un simple «mon coeur». Ainsi la
métaphore nous renvoie au sort de ce jeune poète, qui sent qu'il n'aura pas assez
de force pour affronter l'adversité. «L'abîme du rêve» l'attend,
c'est-à-dire la folie.
C'est le poème du désespoir, auquel font écho de nombreux romans qui
présentent des héros de 20 ans. C'est la crise existentielle qui se termine
tragiquement chez certains. Le suicide constamment en hausse chez les jeunes est fort
éloquent. «Quelle place êtes-vous prêts à nous accorder dans votre
société pourrie?» semble-t-on nous demander. Nos silences amènent les
réactions malheureuses que nous connaissons.
Ce commentaire ne peut s'achever sans un mot sur l'écriture d'Émile Nelligan. Il
faut la situer dans le contexte de son époque. L'auteur n'a rien d'un innovateur. Au
contraire, il tente de s'initier à l'art poétique en s'inspirant des
poètes français. Par contre, on peut apprécier en
particulier la musicalité de ses alexandrins bien cadencés en césures
presque toujours égales. «Ce fut un grand Vaisseau (six pieds) taillé dans l'or
massif (six pieds).» Ce rythme donne beaucoup d'ampleur à ses poèmes, qui
évoquent davantage une marche funèbre pour celui que j'ai présenté,
même dans la terminologie: écueil, horrible, gouffre, cercueil, haine,
déserté, abîme. Sa poésie sonne le glas de sa mort, et son
poème Le Vaisseau d'or lui sert de dies irae.
Note : 4/5
(Polo)
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