Kafka sur le rivage
(Belfond, 2006, 618 pages)
Cela fait un moment que j'ai envie de parler d'un livre de Murakami, mais à
vrai dire, cela m'est difficile, car ils se confondent tous dans ma
mémoire : les personnages se superposent, voyagent d'un roman à
l'autre, des éléments d'intrigue se reproduisent comme dans un jeu de
miroirs. Alors, prenons celui que je viens de terminer, tant qu'il est encore frais dans mes
souvenirs, avant qu'il ne rejoigne les limbes obscures de l'univers
Murakamien.
C'est un concerto à deux personnages.
Prenez deux personnes en rupture volontaire ou involontaire avec leur vie et avec
la société. Deux personnages à l'esprit plus ou moins
désaccordé. Deux voix qui vont évoluer parallèlement,
puis se poursuivre dans une sorte de fugue, pour finalement se rejoindre. Ajoutez
une touche de fantastique pour donner à l'histoire ce timbre étrange
typique du maître. Vous avez une orchestration à la Murakami.
Il reste à créer la mélodie, et là, Murakami puise sans
vergogne dans sa bonne vieille réserve de thèmes : l'absence, la
solitude, la quête identitaire. Une fois de plus, une femme insaisissable est
absente et un des personnages la recherche sans vraiment la chercher. Une fois de
plus, les personnages principaux sont porteurs d'une part d'ombre, d'un secret dont
ils ignorent eux-mêmes la nature, et qui les poursuit au cours de leur vie.
Une fois de plus, les héros vont se retrouver en situation de rupture, ce
qui va les amener à abandonner la vision qu'ils avaient d'eux-mêmes,
peut-être pour la remplacer par une autre, mais en tout cas pour
évoluer, pour gagner en liberté, se réconcilier un peu avec
eux-mêmes. Donc, encore une fois le même roman, le même concerto.
Mais ce qui est incroyable, c'est que comme pour Mozart, la sauce prend et on se
fait avoir à chaque coup. Il suffit que ces deux là jouent quelques
notes, et notre esprit se met à vibrer à l'unisson, on n'y peut rien.
Et on en redemande. Et puis, Murakami se joue un peu de ses thèmes
habituels : tout à coup, on s'aperçoit qu'on se trouve dans le noeud
d'une tragédie grecque, puis dans une histoire d'amour.
Faut-il vraiment résumer l'action? Dire que Kafka Tamura, un ado de 15 ans
fugue du domicile paternel pour échapper à une sorte de
malédiction; dire que Nakata, un vieux bonhomme dont le cerveau s'est
vidé quand il avait 8 ans suite à une évènement
bizarre, décide lui aussi de quitter pour la première fois sa
banlieue de Tokyo, c'est ne rien dire. Mais l'action est-elle vraiment importante
pour Murakami? L'important sont les personnages, et avec une remarquable
économie de moyen, Murakami réussit à leur donner une
personnalité, un magnétisme, et une présence incroyable. Comme
Mozart peut composer un adagio avec quatre notes.
Comme souvent, ces personnages éveillent beaucoup d'échos en moi. Ils
me rappellent que la vie est comme la surface d'une bulle de savon; que cette
surface est extrêmement mince, qu'elle peut changer de forme ou
éclater à tout moment, qu'elle n'est que bien peu de chose face
à l'espace intérieur et extérieur qu'elle délimite,
mais qu'il suffit que le bon rayon de lumière la traverse, et pour un
instant, elle peut prendre toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. (Hum, je ne suis
pas totalement satisfait de la métaphore bullique. J'aurais dû
utiliser celle de la peau de banane. Tant pis, ce sera pour une autre fois).
Ce n'est pas mon roman préféré de Murakami (j'aime mieux "The
wind-up bird chronicles", ou même "South of the border, west of the sun"), et
ce n'est pas encore le roman parfait. L'auteur retombe dans ses habituels tics
énervants tels que les descriptions insipides et répétitives
de vêtements ou voitures. Il y a des voies sans issues, et des questions sans
réponses (comme dans la vie, en somme). Ne vous laissez pas abuser par le
début du roman qui démarre en enquête policière sur un
phénomène étrange : vous ne connaîtrez jamais le fin mot
de l'histoire! Cette imperfection, on pourrait même croire que Murakami s'en
explique ou s'en excuse, et en prenant comme par hasard une analogie musicale :
"Works that have a certain imperfection to them have an appeal for that very
reason – or at least they appeal to certain types of people. [...] That's why I
like to listen to Schubert while I'm driving. Like I said, it's because all the
performances are imperfect. A dense, artistic kind of imperfection stimulates your
consciousness, keeps you alert. If I listen to some utterly perfect performance of
an utterly perfect piece while I'm driving, I might want to close my eyes and die
right then and there. But listening to the D major, I can feel the limits of what
humans are capable of – that a certain type of perfection can only be realized
through a limitless accumulation of the imperfect. And personally, I find that
encouraging."
Mais moi, j'y peux rien, je suis conquis, et Murakami peut bien encore continuer
à écrire dix fois le même roman, je le lirai toujours avec
plaisir. Pour paraphraser l'aphorisme qui dit que le silence après Mozart
est encore du Mozart, longtemps après avoir refermé un livre de
Murakami, cette ambiance étrange et nostalgique si particulière
continue à me bercer. Et ces personnages si attachants à
m'accompagner comme des ombres.
"Why don't you just go ahead and imagine what you want? You don't need my
permission. How can I know what's in your head?"
Note : 4.5/5
(Zaphod)
(Et 0 pour l'horrible couverture de l'édition Vintage)
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Ce livre suit le parcours de deux êtres en décalage avec leur temps;
d'abord Nakata, un vieil homme "idiot" mais doté d'un bon sens à
toute épreuve, qui sait parler aux chats et aux pierres, et Kafka, un
adolescent en rupture qui fugue pour échapper à une sordide
prédiction. Ces deux êtres suivent un chemin parallèle mais
qui finira par se croiser d'une manière irréelle et
détournée.
Le grand talent de Murakami réside dans sa prose poétique très
simple et qui convoque beaucoup de genres littéraires, le fantastique comme
le conte, la métaphysique comme le polar. Ses influences semblent à
la croisée de deux mondes, l'oriental et l'occidental, et il s'agit sans
doute d'un auteur japonais mais qui nous parle davantage que les auteurs orientaux
plus classiques. Il y a également beaucoup d'humour dans ce livre, beaucoup
d'émotions, et au final une étonnante impression d'avoir lu un manga
bourré de références. C'est aussi, si l'on veut, les limites
mêmes de cette prose, en cela qu'elle n'échappe pas à une
certaine roublardise, ce qui est visible surtout sur la fin, plus lourde, plus
emphatique, moins directement accessible.
C'est en tout cas, à n'en pas douter, un grand conteur, et un auteur
à découvrir si ce n'est déjà fait.
Note : 3.5/5
(louisemyheart)
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Kafka Tamura a 15 ans, et il a décidé de fuguer, ne voulant plus
rester avec son père avec qui il ne parle presque plus et voulant
échapper à la prophétie que celui-ci lui a faite. Nakata, une
soixantaine d'années, est à la recherche d'un chat, activité
dans laquelle il excelle puisqu'il sait parler aux chats. Cette recherche va
provoquer une série d'évènements qui conduiront Nakata a
quitté sa ville pour une destination qu'il ne connaît pas encore.
"Kafka sur le rivage" est bien du style habituel de Murakami : on retrouve des
situations invraisemblables, drôles, et inexpliquées pour la plupart.
Mais même si on n'a pas toutes les réponses, on ne reste pas sur notre
faim. C'est une histoire que l'on suit avec beaucoup de curiosité, et
d'émotions. Nakata trouvera-t-il ce qu'il cherche? Est-ce que Kafka trouvera
des réponses à ses questions? Ce livre est une quête autant
pour Kafka que pour Nakata et l'on prend plaisir à les suivre dans ce monde
qui est le notre.
Encore une très belle histoire que nous livre Murakami.
Note : 4.5/5
(Van)
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Moi qui me suis plusieurs fois heurtée à l'oeuvre de Murakami, ne
parvenant pas à la comprendre ou la pénétrer, j'ai ressenti
ici un véritable coup de foudre pour "Kafka sur le rivage".
Pour la douceur, pour la poésie, pour l'élégance de
l'écriture et la richesse du vocabulaire, oui, pour tout ça bien sûr mais
aussi et surtout pour les idées véhiculées, pour cette
approche qui correspond tant à la mienne de ces univers parallèles,
de ces mondes souterrains qui accueillent les âmes et les souvenirs. Et puis
se trouvent en nous.
Il m'est difficile de parler avec les mots justes de ce roman tant il m'a
touchée. J'ai eu constamment l'impression d'évoluer en même temps que
Kafka Tamura ou Nakata, d'errer sur ces chemins de l'inconnu qui mènent
à une existence qui est la sienne tout en étant différente.
Les croisements et décroisements entre Kafka et Nakata, entre Melle Saeki et
d'une certaine manière Hoshino, permettent d'appréhender un espace si
difficile à décrire et à poser, tant sur papier que dans le
verbe. J'ai trouvé que Murakami évoquait cela tout en nuances et en
finesse, sans jamais tomber dans la lourdeur ou la farce, malgré le
côté un peu fantastique de certains aspects. Une lourdeur que je lui
avais parfois reprochée dans d'autres romans, inexistante ici.
Nous nous trouvons constamment sur le rivage, à la recherche d'un passage
vers une autre dimension et lorsqu'enfin, peut-être, nous y arrivons, c'est
une nouvelle quête qui s'ouvre à nous, loin des idées
préconçues qui ont pu bercer notre éducation.
A travers des personnages étonnants, étranges et attachants, Murakami
crée une galerie passionnante pour nous mener vers cette rive qui m'a
d'abord déçue puis, réflexion faite, qui correspond à
tout le reste, à cette recherche constante d'une assurance, d'un
réconfort dans d'autres bras, invisibles et omniprésents. Sur ce
point, ce thème développé d'un destin tracé et
inéluctable, de ficelles tirées par des puissances discrètes
correspond également à la vision que j'ai d'un certain monde et cela
aussi à contribuer à me faire entrer pleinement dans cette histoire
que j'ai trouvé magnifique.
Note : 5/5
(Sahkti)
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