Souvenirs d'un pas grand-chose
(Grasset, 1992, 350 pages)
Voici l'ouvrage le plus ambitieux de Bukowski. Une tentative
autobiographique ratée mais passionnante.
On part du tout premier souvenir (celui d'un enfant caché
sous la table au milieu des cris) jusqu'à une vie presque d'adulte.
En fait, et c'est bien ce qui rend cette lecture compliquée, Hank va de
son enfance jusqu'à la période racontée dans "Factotum", en
sautant tous les passages narrés dans "Post-Office", que ses lecteurs
connaissent déjà. Ce postulat un peu tordu posé et le
récit fractionné clairement, la lecture n'en pati pas vraiment.
A priori, je dirais que c'est LE livre qu'il faut lire pour s'initier
à Bukowski. Parce que c'est celui où il dévoile pour la
première fois sa face tendre, la réelle et touchante humanité
qui n'était présente qu'en filigranes jusque là.
C'est également l'histoire d'un gamin qui découvre la littérature, et
comprend que ce qu'il sent en lui de si différent depuis toujours,
c'est ce potentiel, cette profonde nature d'écrivain. La naissance
d'une passion qui devient peu à peu vocation...:
"Tourgueniev était un monsieur très sérieux, qui me faisait beaucoup
rire. Parce que sa vérité dérangeait les autres. Et aussi parce que
c'était la mienne, et qu'un monsieur d'une autre époque qui prononce
la même vérité que vous, c'est forcément comique. Voilà comment tout
a commencé. Je me suis dit qu'il y avait peut-être là encore un
créneau à occuper." (Désolé la traduction est de mon cru, donc sans doute un
peu "surtraduite"...)
Note : 5/5
(Thomas)
N.B : Petit point agaçant, je trouve que le titre français est
complètement nul. Ça sonne très mal, et franchement, quand on passe
devant en librairie, on ne peut pas dire que ça accroche. Il faut dire
que l'expression "Ham On Rye" est impossible à traduire
littéralement... il existe néanmoins une expression française
équivalente, "Du pain sur la planche", qui à mon sens reflète bien
plus l'esprit du livre.
**********
Pfiiiiou. Le titre français du livre ment et dit la vérité
à la fois. Souvenirs, oui - Bukowski se raconte, en partant de sa toute
petite enfance à l'âge adulte (je ne peux pas être plus
précise, parce que je ne sais pas quel âge a le héros,
Chinaski, à la fin), et nous parle de son père, ultra-violent, qui
passe sa vie à dénigrer son fils, il nous parle de l'école,
où il se sent mal, des bagarres (passage obligé pour montrer qu'on
est un dur, sinon, on est cuit), de son adolescence qui l'enfonce encore plus (une
acnée monstrueuse recouvre son corps), il nous parle des
bibliothèques et de l'alcool, ses deux refuges. Il parle aussi des femmes,
partout, tout le temps, mais le jeune Henry Chinaski est trop laid pour les
intéresser.
"Je ne savais plus si j'étais malheureux. Je me sentais bien trop mal pour
l'être. On aurait dit que le monde entier s'était transformé
en pelouse à tondre et que moi, je commençais seulement à m'y
attaquer."
Je disais donc que le titre était mensonger, parce que le pas grand-chose
est l'avis personnel du traducteur, Bukowski n'emploie jamais ces mots, et
surtout : il n'est PAS un pas grand-chose. Ce fut mon premier roman du bonhomme, je
n'avais jusque-là lu que des chroniques, poèmes et nouvelles, et
forcément, ce n'est toujours pas aujourd'hui que je vais être
dégoûtée de Bukowski... Il y a une humanité incroyable dans ce bouquin, si Chinaski joue les durs,
ce n'est que pour (sur)vivre, mais au fond, c'est juste un gars paumé,
malheureux, seul. Mais l'humour est présent aussi - Bukowski est tellement
intelligent qu'il est forcément (très) touchant et (très)
drôle.
"- Tes parents te donnent pas beaucoup d'amour, c'est ça?
- C'est pas un truc dont j'ai besoin, lui renvoyai-je.
- Voyons, Henry : l'amour, tout le monde en a besoin.
- Moi, j'ai besoin de rien.
- Pauvre petit."
Je n'aurais pas aimé découvrir Bukowski à travers ce livre, parce
que j'ai l'impression qu'il faut connaître un peu le personnage avant de se lancer
dans ce récit de sa vie... J'avais débuté ma
découverte par "Journal d'un vieux dégueulasse", et au moins,
ça permet d'entrer dans le bain bukowskien d'emblée... j'ai
d'ailleurs retrouvé dans "Souvenirs d'un pas grand-chose" des épisodes
que Bukowski avait racontés ailleurs.
Je m'embrouille... Bukowski écrit comme il vit, sans arrondir les angles,
c'est un détail qui a son importance, puisqu'il emploie un vocabulaire
très cru, mais pourtant, je ne le trouve pas vulgaire. C'est juste violent,
Buk nous dit à chaque page qu'il ne sait pas comment on fait pour vivre, et
qu'à partir de là, à part écluser des litres de vin bon
marché, qu'est-ce qu'on peut faire?
"Je m'assis sur le canapé. Se soûler était agréable. Je
décidai que j'aimerais toujours me soûler. Ça faisait
disparaître ce qui était évident et peut-être qu'en
réussissant à se tenir assez longtemps loin des évidences on
évitait d'en devenir une soi-même."
Là, pour le coup, c'est la souffrance qui permet à Bukowski
d'écrire, et c'est l'écriture qui le maintient en vie...
"Tu te caches la réalité, c'est tout, reprit Becker.
- Et alors?
- Et alors tu seras jamais un écrivain si tu continues comme ça.
- Mais qu'est-ce qu'il te prend? Comme si les écrivains, ils faisaient
jamais autre chose!"
Des personnages attachants rôdent autour du petit Chinaski, je ne parlerai
que de sa mère, qui personnellement me fend royalement le coeur :
mariée avec un homme qui passe des heures à battre leur gosse,
mère d'un enfant qu'elle aime, mais qu'elle ne peut pas comprendre ni
aider... Une femme qui a dû se taire toute sa vie, à se demander si
elle a elle-même réussi à sourire un jour.
"Mais enfin, Henry, me demandait ma mère, t'as donc pas envie d'être
heureux? Jamais un sourire. Mais souris donc! Sois heureux!"
Bukowski nous donne des claques, et pourtant, on a envie de le prendre dans nos
bras. Et franchement, c'est pas maintenant que je vais arrêter de le lire!
Note : 5/5
(louve-épine)
**********
Suite à la brillante critique de Louve, j'ai vraiment du mal à me
lancer pour parler de ce livre.
Il s'agit en effet du récit de la vie de Bukowski de l'enfance
jusqu'à l'âge de jeune adulte ayant quitté le domicile
familial et devant se débrouiller tout seul pour survivre, et commençant
à écrire.
C'est un récit extrêmement fort, dans un langage très direct,
cru parfois, mais en effet comme le dit Louve, jamais vulgaire, parce que tout
simplement Bukowski arrive à transformer cette enfance et adolescence
plutôt épouvantables en très grande littérature,
où sans détours et sans surtout rendre tous ça plus
présentable, il nous fait partager son univers intérieur,
transfiguré par l'écriture.
J'ai été littéralement happée par ce récit, la
force et l'intensité du style de l'auteur m'ont fasciné tout d'abord.
Mais je dois avouer que vers la fin du livre, j'ai été de moins en
moins touchée par le personnage, il commençait même à
carrément m'agacer, je n'y ai pas trouvé l'humanité et la
fragilité que d'autres lecteurs semblent y avoir vu, je l'ai trouvé
franchement indifférent aux autres, s'enfermant de plus en plus dans son
monde à lui et absolument insensible aux gens de son entourage. Trop froid
finalement, trop détaché de tout.
Note : 3.75/5
(Mélisande)
|