Risibles amours
(Gallimard/folio, 1986, 384 pages)
Un jour, dans un restaurant au Touquet, je déjeunais inocemment avec mon ex-compagne et elle n'arrêtait pas de regarder au-dessus de mon épaule. En général, c'est moi qui ne fixe pas les gens dans les yeux, donc je lui ai demandé ce qu'il y avait de si intéressant à la table de derrière. Elle a répondu : "Regarde, au fond à droite : c'est Kundera." Je me suis retourné et j'ai vu un monsieur qui déjeunait seul, très vieux mais très impressionnant; il n'y avait pas de doute : c'était bien Kundera. J'ai appris en payant l'addition qu'il venait souvent car il avait une villa au Touquet. Je n'ai pas osé aller l'aborder... c'était il y a des années, j'étais jeune, je ne savais pas quoi lui dire...
Mais je m'égare! plutôt que de raconter ma vie, je vais vous raconter le bouquin de Kundera... Je plaisante bien sûr! "raconter un bouquin de Kundera" c'était juste pour le plaisir de donner un superbe exemple d'antiphrase, dans la mesure où Kundera n'a jamais fait qu'une seule chose dans sa vie : du Kundera. Ses livres ne ressemblent à aucun autre, son écriture est unique et ses histoires relèvent à la fois du Tout et du Rien, d'un néant absolu qui en même temps semble plus crédible que dans n'importe quel "grand roman romanesque traditionnel". Le fait est que Kundera est un peu le dernier des mohicans : le dernier représentant d'une espèce d'auteurs aujourd'hui quasi éteinte - celle des grands écrivains-philosophes.
"Risibles amours" s'attaque, comme son nom le laisse deviner, à l'amour et au rire, c'est à dire aux jeux de l'amour et du mensonge en amour, inévitable et aussi régénérateur que destructeur selon les couples. Autant vous le dire tout de suite : ce livre devrait être précédé de la mention "déconseillé aux couples heureux d'être ensemble".
Il s'ouvre sur une partie intitulée "Personne ne va rire" et démarre presque comme un roman romanesque, avec des personnages, une intringue, des dialogues ciselés. Peu de ces grands méditations poétiques et philosophiques dont seul Kundera a le secret. Dans cette première partie relativement longue, en effet, tout le monde joue mais personne ne rit - sauf le lecteur. L'étau se resserre autour du narrateur-joueur, inéluctablement, et pour nous c'est totalement jubilatoire!
"... J'expliquerai publiquement les choses comme elles se sont passées; si les êtres humains sont des être humains, ils ne pourront qu'en rire.
- Comme vous voudrez. Mais vous vous apercevrez que les êtres humains ne sont pas des êtres humains ou que vous ne saviez pas ce que sont les êtres humains. Ils ne riront pas."
Bref. Dès la seconde partie, les choses se corsent : on retrouve le Kundera que l'on connaît et que l'on aime (ou qu'on déteste, selon les goûts... en général avec Milan c'est tout ou rien) : récits fragmentés, multiplications des points de vue, digressions à tout va; une impression que le roman par dans tous les sens alors qu'il est en fait d'une cohérence et d'une densité absolue.
Je ne vais pas évoquer les parties une à une. Mais le fait est que je suis resté bloqué sur "Le jeu de l'auto-stop". Là, j'ai commencé à sentir poindre un réel malaise. A partir de là, ce livre a commencé à me déranger - pas à me choquer mais plutôt à m'angoisser... car il me renvoyait au visage trop de choses que je connaissais, trop de situations déjà vécues et d'impressions déjà ressenties...
Ça ne m'arrive pas si souvent. Alors un livre qui réussit à me toucher aussi profondément, aussi violemment, un livre qui réussit à me désarçonner... je ne peux que le qualifier de chef-d'oeuvre. Qu'on cesse donc de nous bassiner avec "L'Insoutenable légereté de l'être"! le plus grand livre de Kundera c'est celui-ci.
J'ai remercié le hasard de me l'avoir fait lire à une époque où j'étais célibataire, puis je me suis maudit de ne pas l'avoir lu plus tôt.
Parce que sinon, ce jour là, dans le restaurant où je déjeunais stupidement avec ma future ex-compagne, j'aurais su quoi dire à cet immense écrivain.
Note : 5/5
(Thomas)
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