Le verdict
(Mille et une nuits, 1997, 45 pages)
Il a fallu une nuit à Kafka pour rédiger ce texte, celle du 22 au 23
septembre 1912. Une nuit d'inspiration continue et un résultat que l'auteur
ne reniera pas, contrairement à d'autres productions de sa plume. Un texte
certainement très personnel, dans lequel Georg Bendemann termine
l'écriture d'une lettre à un ami proche parti à
Saint-Petersbourg. La lettre terminée, Georg se rend dans la chambre de son
père, vieil homme qui vit avec lui, et va subir un affrontement inattendu
par lequel le père révèle toute la haine qu'il ressent pour
son fils et Georg tout le mal qu'il pense de la figure paternelle. Un thème
cher à Kafka, une colère qu'on lui connaît.
L'affrontement est violent, rude et sans concessions. Le père reproche au
fils d'être un homme sournois et inutile, un menteur, un jaloux, qui s'est
laissé pervertir par le sexe et une fiancée avide de mariage et qui
est prêt à faire mourir un homme qui voit pourtant clair dans le jeu
de son fils depuis toujours. Au point de lui faire une violente
révélation au sujet de l'ami de Russie.
Ce texte va bien au-delà d'une dispute, même intense, entre un
père et son fils. C'est également le procès d'une certaine
autorité, incarnée ici par l'image paternelle. Une autorité
qui étouffe, paralyse et pousse au mensonge permanent, à l'apparence
trompeuse. On peut se demander pourquoi Georg Bendemann ne se révolte pas
contre son père, pourquoi il quitte la demeure, pourquoi il fait ce qu'il va
faire. On peut se sentir agacé par cette apparente soumission, tout en
étant révolté par le jeu qu'il joue lui-même, comme son
père, depuis des années. Multiplicité de sentiments pour
démontrer que la responsabilité est rarement unilatérale et
que si autrui peut nous conduire à la faute, nous nous plaisons tôt ou
tard, d'une manière ou d'une autre, à entretenir cette
culpabilité et provoquer à notre tour divers dommages.
Il y a aussi une intéressante introspection de Georg sur le mariage, sur
l'amitié, sur la gratitude filiale, autant d'éléments sur
lesquels Kafka s'est penché sur un plan personnel à l'époque
de la rédaction de ce texte; en 1912, sa soeur Valli se marie et Kafka vit
cette décision avec des hauts et des bas.
On peut également se demander si le fameux ami de Russie, dont on ne saura
pas vraiment si il existe ou non, n'est pas le symbole de quelque chose,
enfermement ou liberté, les deux sont valables, étant donné
que Georg Bendemann en parle en des termes durs (un être perdu par les
affaires, la vanité et la corruption, qui oublie ses amis et sa ville natale
et prétexte être trop occupé pour se rendre même à
l'enterrement d'un proche) mais aussi envieux (il est libre, riche et a
réussi, il fait ce qu'il veut de sa vie et peut s'offrir le luxe de renier
son passé).
Note : 3,5/5
(Sahkti)
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