Journal
(LGF - Livre de Poche, 2002, 674 pages)
Souvent présenté comme ennuyeux, le journal de Kafka ressemble
à d'autres journaux. Et donc, il peut être assommant, oui, comme
beaucoup de journaux intimes. Parce qu'il évoque des personnages qui nous
sont inconnus, des événements chers à Kafka et
complètement étrangers au lecteur, parce qu'il parle
d'éléments du quotidien qui nous laissent indifférents, parce
qu'il parle de la vie d'un homme et pas vraiment de celle d'un auteur, parce qu'il
parle de tranches de vie et non de toute une vie et encore moins d'une oeuvre.
Ce n'est pas palpitant et pourtant, il existe un moyen de faire vivre
différemment ce journal. C'est d'en extraire une note, un jour, un
élément et le dissocier complètement du reste, ne plus le
considérer comme une énième tranche (indigeste?) d'un tout,
mais comme un élément à part.
Si je prends par exemple le "vacarme" du 5 novembre 1911 et l'isole du reste, je me
retrouve face à un texte complètement surréaliste. Il parle de
nuisances sonores, d'un père qui quitte la maison, d'une soeur qui fait du
bruit... tout cela prend des proportions étonnantes, il y a une
densité dans le bruit qui étouffe le narrateur et qui est pourtant
bien anodin si on y regarde d'un peu plus près. Certains mots prennent une
autre saveur comme la phrase "me glisser comme un serpent dans la pièce
d'à côté et en rampant ainsi sur le sol, supplier mes soeurs
et leur bonne de faire un peu de silence". Au milieu du "Journal", ça passe
inaperçu. Isolé de la sorte, ça laisse la porte ouverte
à toutes sortes d'interprétations. Je pense que c'est une façon
de rendre le journal de Kafka peut-être pas plus agréable à
lire, mais en tout cas plus facile et sans doute plus constructif. Cette
journée, plutôt banale, ne représente rien parmi les autres
journées, mais seule, elle pourrait être, pourquoi pas, un exercice
d'écriture et d'interprétation.
Si j'en reste à cette notion de bruit anodin que j'évoque plus haut
(un détail dans ce journal intime qui en regorge, comme tous les journaux
intimes d'ailleurs), je me dis que c'est pas si mal de partir de cet
élément tout simple, tout petit, pour pondre deux pages
là-dessus et transformer ça en vacarme, en un truc quasi
insupportable aux oreilles du narrateur. De simple constatation de la vie
quotidienne, Kafka en fait un texte (pas forcément excellent, mais
composition littéraire tout de même) qui peut/veut dire plein de
choses, avec des symboles et des non-dits, des silences au milieu de tout ce bruit.
Un bruit qu'il arrive à rendre palpable et réel alors que quand
j'examine attentivement chaque ligne, il n'y a pas vraiment un élément
particulier qui soit très bruyant, non, c'est Kafka qui arrive à
donner naissance à cette impression de bruit grâce à ses
lignes. Ce n'est bien sûr pas propre à Kafka, plein d'auteurs peuvent
faire ça mais voilà, de journal intime (compilation de
considérations quelconques et d'événements anodins), on passe
à un vrai travail d'écriture avec des messages à
décoder par le lecteur.
Note : 4/5
(Sahkti)
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