Amerika ou le Disparu
(publié aussi sous le titre "L'Amérique")
(Flammarion, 1993, 341 pages)
Il s'agit du dernier livre de Kafka (inachevé, comme tous les autres) et
sans trop connaître sa biographie on peut d'ores et déjà
avancer une chose: Kafka n'a jamais été en Amérique. C'est
bien là ce qui fait tout le sel du roman...
Karl Rossmann est envoyé en Amérique par son oncle à la suite
d'une faute grave (qui n'est jamais réellement précisée)...
il débarque dans ce pays comme dans un rêve éveillé,
loin de l'image de purgatoire présentée par son oncle... et bien
sûr il déchante très vite. Trahi, sali, humilié, Karl en
prend plein la figure durant 300 pages, ce dans une Amérique de carte
postale, totalement fantasmée... à ceci prêt qu'un fantasme
kafkaïen est bien entendu très, très sombre.
Généralement on considère "l'Amérique" comme le plus
mauvais roman de Kafka, ce qui quelque part n'est pas totalement faux: c'est le
moins achevé. Là où "Le Château", au hasard, est un long roman
auquel il manque la fin, "L'Amérique" n'est qu'une esquisse
(l'édition folio propose d'ailleurs les innombrables variantes
littéraires ou structurelles trouvées avec le manuscrit). Mais une
esquisse extraordinairement brillante et particulièrement dérangeante. On
se demande d'ailleurs pourquoi les éditeurs n'ont pas gardé le titre
original: "Le Disparu", sans doute beaucoup plus proche du texte. Car ce n'est pas
l'Amérique qui est au centre du livre, mais le personnage de Karl Rossmann
qui, effectivement, se décompose page après page: son orgueil, ses
rêves, ses envies sont lentement mais sûrement annihilés. Tout
ce qui fait sa personnalité (et déjà ce n'était pas un
foudre de guerre au départ!) va progressivement être noyé,
étouffé par les grandes humiliations et les petites
médiocrités de la vie ordinaire.
Et ce qui rend ce texte particulièrement dérangeant, c'est que le
lecteur, d'une certaine manière, s'en fout un peu: ce héros n'est ni
antipathique ni sympathique, ni attachant ni repoussant. C'est un être
affreusement normal, tragiquement banal. Un caractère qui va passer du
"neutre" au "néant" en quelques pages, et en le lisant on se dit: "bah,
quelle importance?"... un regard de l'auteur sur l'humanité affreusement
cruel donc, qui apparaissait déjà en filligranes dans ses autres
livres mais éclate ici au grand jour.
Pas le meilleur Kafka donc, mais en tout cas le plus touchant (au sens: qui ne
laisse pas indifférent).
(Thomas)
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Une démarche indispensable à associer à la lecture de
"L'Amérique", me semble-t-il, est de replacer sa rédaction à
une certaine époque, quand l'Amérique pouvait encore faire rêver
et lorsque le contraste avec la réalité était perçu avec
violence et déception. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, l'Amérique
est un fantasme qui est bien retombé, et en lisant ce texte de Kafka, je
ressens un décalage, une vision quelque peu anachronique d'un endroit et
d'une société. Ce qui a son charme, je trouve, et n'est pas
dénué d'un certain intérêt pour le regard qu'un auteur
tel que Kafka pouvait alors porter sur un mode de vie et un pays qu'il ne
connaissait pas vraiment.
Pays qu'il explore essentiellement via son personnage de Karl Rossmann qui est le
coeur névralgique du récit, c'est autour de lui que tout s'oriente,
de l'espoir le plus fou à la déception la plus amère. Un
espoir teinté aussi d'une naïveté évidente, comme il
apparaît par exemple dans le récit "Le Soutier", la mésaventure
d'un Allemand sur le navire transportant Rossmann à New-York et qui se dit
exploité par ses supérieurs. Le jeune Karl prend sa défense,
d'abord vivement et brillamment puis de plus en plus fragilement, comme si
c'était là le symbole de certitudes déjà
défaillantes. La découverte sur le bateau de son oncle Jakob,
puissant sénateur participant de manière détournée
à la gestion du navire (et donc à l'exploitation de certains
employés?) devrait être un élément rassurant du
récit, or il n'en est rien. C'est plutôt la source de nombreuses
interrogations et le début d'un ébranlement du paradis
américain qu'on rencontrera au fil du récit.
Peut-être pas un des meilleurs romans de Kafka, mais pas si mauvais que ça
à mes yeux. Parce que j'ai l'impression que dans ce texte, Kafka se laisse
aller et se fait plaisir, tente l'humour et la dérision, manie la
gravité et l'émotion sans trop de retenue. Il y a dans ce texte un
côté spontané et naturel qui fait défaut dans d'autres
compositions kafkaïennes.
Note : 3/5
(Sahkti)
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