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Julien Gracq

Le rivage des Syrtes
(Librairie Jose Corti, 1938, 181 pages)

À la suite d'un chagrin d'amour, Aldo se fait affecter par le gouvernement de la principauté d'Orsenna dans une forteresse sur le front des Syrtes. Il est là pour observer l'ennemi de toujours, replié sur le rivage d'en face, le Farghestan.

Difficile de parler de ce livre dont la musique m'a conquise dès les premières pages. L'univers dans lequel nous convie Gracq attire comme un aimant; les phrases à rallonge et chargées d'adjectifs dépeignent un monde dont la décrépitude fascine irrésistiblement. Je serais restée plongée des heures à découvrir les Syrtes au côté d'Aldo, à errer dans les villes figées dans le temps. Cette ambiance surannée s'insinue dans le lecteur au point de devenir par moment plus vivante que le monde réel. D'ordinaire je n'aime pas du tout les styles tels que celui de Gracq; l'écrivain a réussi à me convertir immédiatement! De même, les romans "contemplatifs" qui accordent plus de place à l'immobilité qu'à l'action ne me plaisent guère. Encore une fois, Gracq m'a fait mentir... Son talent pour dépeindre une atmosphère, une lumière, toutes choses imperceptibles est immense. On roule sur du velours: un confort de lecture inestimable!

L'histoire, quant à elle, est toute en subtilité et dévoile ses plans très lentement. Les recoins de l'âme sont si différents d'un être à l'autre. Pour certains ne rien faire est l'idéal, pour d'autres l'ennui finit par donner des fantasmes d'actions. C'est toute la différence entre Marino et Aldo. Et la présentation que fait Gracq du rôle d'Aldo, de sa fonction de "moteur du destin" est très bien pensée. Mais la fin nous réserve de nouveaux aspects qui donne un éclairage supplémentaire sur les ressorts secrets de chacun.

Un grand livre!

Note : 5/5
(Flo)
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Attention chef-d'oeuvre! J'ai eu l'occasion de l'étudier dans le cadre d'un mémoire que j'ai fait sur l'horizon dans le paysage, je vous donne quelques extraits de mon analyse, elle est peut-être plus intéressante à lire après avoir lu le livre... :

L'histoire : Aldo, un jeune aristocrate de la principauté d'Orsenna souhaite quitter cette ville moribonde. Il demande et obtient un poste d'observateur dans une garnison lointaine. Il se retrouve dans la province éloignée et côtière des Syrtes. La mission, à laquelle le destinent son origine aristocratique et son éducation, consiste en la surveillance du rivage des Syrtes. De l'autre côté de la mer se trouve le Farghestan, un pays dont la principauté d'Orsenna est en guerre depuis trois siècles. Depuis longtemps, les hostilités se sont enlisées dans une sorte de trêve tacite. Aldo personnifie cette attente. Il passe ses journées à rêver ou à monter à cheval. Mais rien n'arrive jamais. Son regard reste braqué sur le rivage adverse. Tout distille l'ennui et la solitude. Pour tenter d'échapper à cet ennui, Aldo consulte les cartes, ce qui semble effrayer les autres officiers. Ils craignent que toute initiative puisse rompre cette trêve incertaine. Au cours d'une sortie en mer, Aldo s'approche trop près des côtes du Farghestan. Il va franchir la ligne fatidique et provoquer ainsi la rupture du cessez-le-feu tacite et la reprise des hostilités. En cédant à ce désir, Aldo choisit inconsciemment le cataclysme plutôt que la lente asphyxie. Il perce ainsi l'abcès qui immobilise la principauté.

L'horizon fascinant : Pour les habitants de la province d'Orsenna, l'horizon de la mer des Syrtes représente le lieu derrière lequel se trouve l'ennemi (le Farghestan). Cet ennemi, que l'on n'a pas vu depuis des siècles, est à la fois proche et lointain. L'horizon est dans ce roman plus que jamais le lieu de l'inconnu et de l'invisible. Il est fascinant, présent dans tous les esprits des habitants d'Orsenna, et pourtant jamais on ne nomme ce qui se trouve caché derrière, l'ennemi. Il y a à la fois une angoisse de ce que l'horizon dissimule et une profonde fascination, plus forte que tout, plus forte que la peur, qui va mener jusqu'à son franchissement. La fascination dont tous les personnages font l'objet se cristallise sur un homme, Aldo, qui sera tout au long du roman le porteur et le révélateur de la destinée d'Orsenna. Il concrétise le désir de tout un peuple. Il porte en lui, plus que les autres, le désir de connaître l'inconnu, de franchir l'horizon.

L'immobilisme et la mort : Orsenna est en guerre depuis trois siècles et pourtant rien ne perturbe ses frontières, la guerre s'y est enlisée. L'immobilisme et l'ennui règne dans la capitale, les jours s'écoulent sans surprise, semblables les uns aux autres. Le capitaine Marino, supérieur hiérarchique d'Aldo, commande l'amirauté des Syrtes. Il veille à conserver l'équilibre des frontières, il est plus âgé qu'Aldo et représente la sagesse, le conservatisme, la modération. Aldo, dans la fougue de la jeunesse, est impulsif, il a soif d'aventure, il espère de grandes choses de l'avenir. Entre les deux personnages, il y a à la fois une très grande admiration réciproque, une fascination, et une crainte de l'autre. Aldo vient remettre en cause la tranquillité des Syrtes. Pour que le destin d'Orsenna s'accomplisse, il faut que l'un des deux cède la place à l'autre. Au cours d'un duel, c'est la jeunesse d'Aldo qui l'emporte, Marino meurt et laisse le champ libre à l'affranchissement des limites. L'immobilisme dans lequel est enfermé Orsenna depuis des siècles prend peu à peu la forme de la mort. Un pays, lorsqu'il vit sur lui-même, autarciquement, sans espoir de renouveler ses horizons, sans découverte, sans progression, disparaît peu à peu, se décompose, s'émiette. Demeurer tel quel c'est renoncer à la vie, disparaître. C'est Aldo et sa jeunesse, poussé par son inconscience, sa liberté d'esprit, qui vient bouleverser l'ordre des choses, le monde des anciens.

Repousser l'horizon pour vivre : C'est le désir de vivre, l'espoir et la soif de liberté qui poussent Aldo à franchir l'horizon. Il ne sait pas où le mène sa quête ni pourquoi même il franchit l'horizon, ce n'est pas une action réfléchie, c'est un besoin, un désir profond, vital. Franchir l'horizon c'est repousser les limites non seulement de notre vision mais aussi de notre avenir. Il s'agit en quelque sorte de renouveler l'horizon, c'est presque une seconde vie qui s'offre alors à Orsenna, une seconde naissance. Pourtant, le franchissement de l'horizon a des conséquences irréversibles : la reprise des hostilités avec le Farghestan, et peut-être, à terme, la disparition ou la remise en question de l'existence d'Orsenna. Pour autant, s'agit-il réellement d'une mort? N'est-ce pas plutôt une résurrection, une autre vie. Ou plutôt, la vie elle-même ne nécessite t-elle pas en soit une prise de risque, n'est-elle pas mouvante par essence? Sans évolution, sans risque de mort, la vie meurt peu à peu. Le franchissement de l'horizon, la remise en question des limites ne se fait pas sans heurts. La guerre, dont le principe est entre autre de modifier les limites d'un pays, nous rappelle que repousser ces limites implique une certaine souffrance, un effort. Bachelard montre que "l'en dehors et l'en dedans sont tous deux intimes", ils sont toujours prêts à se renverser, à s'échanger. S'il y a une surface limite entre un tel dedans et un tel dehors, cette surface est douloureuse des deux côtés. Le frottement entre les parties de part et d'autre de l'horizon est un véritable affrontement. Un pacte est rompu, l'équilibre est remis en cause, une révolution s'engage.

L'homme domine par le destin : Même si Aldo provoque la guerre, remet en question l'équilibre d'Orsenna, il ne maîtrise pas les conséquences de ses actes. Il ne souhaite pas la guerre mais enclenche malgré lui un conflit. Il semble guidé par le destin, avant même qu'il franchisse l'horizon, Marino avait senti venir le danger. Le destin est écrit d'avance, Aldo n'est qu'un messager, il obéit à quelque chose qui le dépasse. Les dirigeants d'Orsenna eux-même ne décident pas de la destinée du pays directement, c'est comme si la ville elle-même reprenait les rênes de son destin. Une force domine les hommes et les dépasse. Ils se rendent à l'évidence, acceptent.

Conclusion : Le roman de Julien Gracq pose beaucoup de questions autour de l'horizon, et surtout de ce qu'il cache. Il montre que la vie, par essence ne peut rester immobile à contempler l'horizon, elle doit le franchir pour continuer à être. Mais ce mouvement est risqué, il nous mène vers l'inconnu et peut-être vers la mort, mais c'est à cette seule condition que la vie peut continuer. Malgré tout, c'est le déterminisme qui guide les hommes, ils sont soumis à un destin qui les domine, qu'ils ne peuvent changer. Leur libre arbitre est remis en cause. Certes, ils gagnent leur liberté en franchissant l'horizon, mais ils restent prisonniers d'une force qui les domine.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être "Le désert des Tartares" de Dino Buzzati.

(Boudchoue)

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Le rivage des Syrtes,
Au château d'Argol

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