J'enterre mon lapin
(V.L.B. Editeur, 2001, 119 pages)
La déficience mentale constitue un filon que les romanciers exploitent avec une main
assez heureuse si je me fie à ce que j'ai lu. Que ce soient Confessions d'un barjo,
Vol au-dessus d'un nid de coucou, Mon Frère de la planète des fruits ou
Des fleurs pour Algernon, toutes ces oeuvres soulignent le potentiel qui
mériterait aux victimes un meilleur sort et une plus grande attention de la part d'autrui.
Dans J'enterre mon lapin, François Barcelo apporte sa contribution pour que la
déficience des nôtres soit davantage respectée. Il montre les possibilités
encore grandes de ces handicapés intellectuels, en l'occurrence celles de Sylvain
Beausoleil que l'on insère dans la société en lui fournissant un emploi
simple dans une agence gouvernementale de la gestion des greffes. En dépit de sa
déficience mentale et de son mutisme par surcroît, il s'acquitte fort bien de sa
tâche, qui consiste à glisser les lettres que l'on envoie aux futurs
greffés dans des enveloppes qu'il cachette. Et, en quittant son travail, il va les
déposer à la poste. À la maison, il se montre tout aussi efficace. Il vit
seul dans petit appartement en payant toutes les dépenses afférentes à
un logement. Il a même prévu à son budget une certaine somme pour aller
boire une ou deux bières au bar Chez Beaubien. Encore mieux, il projette de s'acheter
une voiture. La déficience n'annihile ni les ambitions et ni le désir.
Ce jeune homme de 25 ans s'accomplit avec les moyens du bord. Son beau-frère, qui lui a
donné un ancien ordinateur, va l'initier à cette technologie qui s'avérera
libératrice. Clique ici, clique là et le voici prêt pour le traitement de
textes. Que va-t-il écrire? Un livre. rien de moins. Comme Sylvain le dit
lui-même, "écrire un livre c'est plus facile que d'en lire. On a pas besoin de se
demander ce que ça veut dire parce qu'on le sait d'avance." Ainsi, chaque jour, il
confie son quotidien à son ordinateur. On pourrait presque percevoir le lecteur comme le
destinataire du courrier électronique de Sylvain, qui s'imagine écrire sans
fautes à cause de la fonction correctrice dont est muni son appareil.
Il livre toutes ses impressions de la journée. On s'aperçoit que son handicap ne
l'a pas privé totalement du sens de la déduction. Il réalise que l'on
profite des faiblesses du système pour recevoir une greffe en priorité. Lui-même
sera soudoyé pour que certains noms figurent sur la liste des
bénéficiaires d'un organe qui leur évitera une mort certaine. Le lecteur
est renseigné sur les pratiques qui manquent de rectitude, mais qui sont très
avantageuses pour certains. Toutes les bassesses, tous les mensonges semblent permis au royaume
des greffes.
Ce roman couvre une triste réalité. On sent que tous tentent de tirer profit des
autres, voire de leur mort. En plus, le héros, qui souffre de rejet à cause de
son handicap, se voit imposer le mensonge d'autrui. Il a vécu depuis l'âge de
trois ans dans un monde occulte. On a abusé de sa situation, parfois pour le
protéger, mais souvent la vérité éclate en pleine lumière au
moment où on s'en attend le moins. Et c'est là qu'elle fait vraiment mal, surtout
quand ton père que tu croyais mort vient sonner à ta porte.
Ce qui s'annonçait une lecture amusante à cause de l'écriture enfantine de
Sylvain se transforme à notre insu en drame épouvantable: un père rend son
enfant muet et déficient après avoir tué sa femme. Quand le héros
apporte la disquette de son texte à son beau-frère, on comprend sa
réaction: "J'espère que tu n'as pas montré ça à quelqu'un."
Un loisir a contribué à sonner l'heure de la vérité. Et comme on
dit: "La vérité sort de la bouche des enfants." Il faudrait compléter cet
aphorisme en ajoutant "et des déficients". Il ne faut pas croire que ceux-ci enterrent
nécessairement leur lapin, c'est-à-dire qu'ils ne comprennent rien.
Et comme toujours, la plume de Barcelo est efficace. Mais par contre la trame romanesque n'est
pas assez serrée. Des personnages surgissent dans le roman comme un cheveu sur la soupe.
C'est la désavantage des romans trop courts. Son oeuvre rejoint celle de Perro qui a
traité le même sujet dans Mon frère de la planète des fruits.
Note : 3.5/5
(Polo)
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