Se perdre
(Gallimard/folio, 2002, 376 pages)
Dix ans après "Passion simple", Annie Ernaux revient sur cette histoire en
publiant son journal de l'époque, de 88 à 89, durée où
elle a perdu corps et tête pour un diplomate russe, âgé de
trente-cinq ans, blond aux yeux verts, marié. De lui, on apprend vite qu'il
aime les belles voitures de vitesse, les vêtements de marque, la boisson
(vodka et whisky) et "paraître". Cet homme porte des slips hideux et fait
l'amour en gardant ses chaussettes! Cet homme aussi laisse lambiner Annie pendant
des jours, puis des semaines, sans donner un coup de fil. Pourtant Annie a cet
homme dans la peau, au point de perdre la tête, l'envie de vivre sans lui, le
besoin d'écrire. Pendant cette période, elle n'a écrit que son
journal. Lorsque l'amant quitte la France, elle pourra expurger sa douleur, son
manque et le désir frelaté en écrivant donc "Passion simple",
court roman percutant qui met à nu le désir d'une femme et la
relation charnelle, passionnelle entre elle et son amant...
Bref, "Se perdre" parle au présent, on y croit encore, même si
l'histoire remonte à dix ans. L'Annie de quarante-huit ans est transparente
dans son attente, son déchirement, son manque et son envie de Lui. Elle
expose son désir de femme pour un homme plus jeune, l'expliquant par une
envie de revivre des événements antérieurs (fin des
années 50 et début 60). Plus que ça. Ce texte est criant, sans
fard. Il dit la voracité, le besoin, la folie, la jalousie, la solitude.
C'est gênant par moments combien cette femme brillante et intelligente peut
s'abaisser à une telle désolation pour un homme qui la mérite
à peine. Mais c'est une femme amoureuse, le désir a toujours fait
partie de sa vie, explique-t-elle, quitte à la perdre! Alors il faut lire ce
journal d'une amoureuse exaltée, parfois rejetée,
négligée. Si l'on est contre l'idée du voyeurisme ou
opposée à l'auto-fiction, passez votre chemin... Sinon, en lisant
pareille histoire, j'inclus Annie Ernaux parmi les plus grandes amoureuses de
l'histoire littéraire. Et j'ai aussi beaucoup aimé sa comparaison,
vers la fin, avec Simone de Beauvoir et "Les mandarins".
Note : 4/5
(Clarabel)
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