Les petites mécaniques
(Gallimard/folio, 2004, 184 pages)
En refermant "Les petites mécaniques" sur le texte de "Tania Vläsi"
j'ai du mal à chasser le sentiment de désarroi et de fascination qui
a gonflé au cours de sa lecture. C'est troublant, il n'y a pas d'autre
mot! Glauque et sidérant. Philippe Claudel a imaginé une "ruche
humaine" où Tania est la Reine reproductrice, une "mécanique
à recevoir une semence et à la transformer en une chair nouvelle"!
D'autres personnages aussi surréalistes peuplent ce livre, Eugène
Frolon, Igor Beshevich, Georges Piroux, Beata Désidério, Colin le
Bihot ou Voos le marchand qui découvre un village de spectres! L'univers,
dans l'ensemble, est incomparable. Claudel se pose au Moyen-Age ou en 1959,
auprès de gueux ou de lascars détrousseurs de bourses,
fasciné par des mécaniques insaisissables, de pauvres âmes
"enfermées dans les moments perdus de vies mal écloses", autant
d'impossibles romanciers, "des vies et des bonheurs, quelques deuils, de belles
descriptions de rivières, de paysages de forêts sous la pluie, le
tout dans une brassée de feuilles qui fleurent encore l'ordure", des
bougres enfermés, cloisonnés, baillonnés ou ivres de
liberté nouvelle, révélée par la poésie, tel
Eugène Frolon en route pour l'Abyssinie sur les pas d'Arthur Rimbaud, dont
les "poèmes aux titres étranges avaient eu raison de son confort
paisible".
Pour sûr, les treize textes de Philippe Claudel dérangent mais
rendent grâce à l'élégance littéraire de
l'auteur. Depuis "Les âmes grises", je suis étonnée par la
beauté et la fausse simplicité de son style. Dans "Les petites
mécaniques" j'ai en plus la conviction d'un penchant pour le glauque et
l'irréversible.
Note : 4/5
(Clarabel)
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