Les invasions barbares
(Boréal, 2003, 224 pages)
Ce film vous prend à la gorge, et serre jusqu'aux larmes, ce n'est pas une
critique de la politique extérieure des Etats-Unis, ce n'est pas une thèse
d'intello poussiéreux sur les analogies entre l'empire américain et romain,
c'est un film sur un homme qui se retourne à l'automne de sa vie, une génération
qui assiste à ses tristes funérailles, une oeuvre qui commence indécise entre
humour et drame, et qui s'achève dans un souffle d'émotion pure, ce n'est pas un
mélo, c'est une géniale intuition des sentiments des hommes, aussi primaires et
aussi simples qu'ils puissent paraître.
Note : 4/5
(RFA, Québec)
**********
Ce film est accompagné du scénario publié chez Boréal.
Je trouve les films d'Arcand décevants. On dirait la démonstration d'un
théorème, et particulièrement dans Le Déclin de l'empire
américain. Le plus fatigant dans ses films, c'est l'aspect intello. Il situe ses
films dans un cadre universitaire pour nous présenter la pensée qui a
alimenté les philosophes des deux dernières décennies. Il veut bien
nous montrer que ses personnages ne sont pas des ticounes (fadas). Se servir de ce milieu
pour donner de la crédibilité à une oeuvre me semble du
«lèche-culisme» intellectuel. Il semble dire que l'on ne peut contester son discours
puisqu'il se nourrit des grands penseurs comme Cioran, Marcuse et cie.
Son parti pris moral me fatigue aussi. Depuis Platon, on prédit le déclin de
l'empire. Même ce savant philosophe se plaignait en son temps (400 ans av. J.C.) de la
société. Je me souviens qu'il écrivait que les jeunes ne respectaient
plus rien, même pas leurs parents. Arcand touche juste, mais son exaspération
peut détourner le plus repentant des lecteurs. Il perçoit les siens comme
portant des oeillères sur la réalité qu'ils vivent. Je veux bien le
croire, mais il oublie les scintillements de la lucidité. Je me suis toujours
méfié de ceux qui veulent éclairer notre lanterne. Ils l'allument
souvent avec la bougie de leurs intolérances. Ce n'est pas l'impatience qui va
pousser plus vite les terriens vers le meilleur des mondes. Avec lui, j'admets cependant que
l'on se traîne les pieds en route.
Par contre, dans son dernier film, Arcand réussit à raconter une histoire.
Dans Le Déclin de l'empire américain, il illustrait sèchement
une pensée en se servant de l'humour pour faire passer la prédication. Il
s'attaque ici à la mort et aux relations humaines qui ne sont guère plus
vivantes. Il fait mentir le psychologue Guy Corneau en prouvant qu'un père
manqué peut donner des enfants épanouis. Ce scénario s'humanise au
moment de la mort du père. Mais les tenants de la vie à tout prix auront de
quoi manifester. Cette histoire est touchante, un peu trop même. Sortez vos kleenex au
cas où la lacrymale se dérèglerait.
Arcand en profite pour fesser à bras raccourcis sur la réalité
québécoise: les soins de santé déficients, le syndicalisme, la
religion, la drogue, le pouvoir de l'argent, tous ces barbares qui envahissent nos vies.
Pour ce qui est du pouvoir de l'argent, l'illustration du sujet passe par le fils. C'est
tartiné épais, mais c'est efficace. Il accourt auprès de son
père pour lui apporter les consolations du néo-libéralisme. L'argent
donne tout, même la paix de la conscience. C'est un discours ambigu et caricatural. On
dénonce d'une part les dérives, mais d'autre part on apprécie celles
qui font notre affaire.
L'oeuvre a une portée sociale évidente. Alain Finkielkraut a sûrement
passé à Arcand son essai sur La Défaite de la pensée pour qu'il
s'en inspire, mais le fil des coutures est plus visible que sur un jeans. C'est incroyable
que l'on fasse si peu confiance aux humains. Et ceux qui se donnent le rôle de Dieu
pour les juger me font peur.
Note : 4/5
(Polo)
p.s. Depuis la critique de Polo, Denys Arcand a gagné le prix du meilleur scénario
au festival de Cannes.
|